RLF (Revue Laitière Française) 01 décembre 2008 à 09h24 | Par Laurence Mouquet

Dossier - Course de vitesse pour l'évaluation écologique

Étiquette verte, empreinte écologique, analyse du cycle de vie… depuis que le Grenelle de l’environnement a promis pour 2011 la mise en place d’une information du consommateur sur le « coût environnemental » des produits, la mise au point pratique d’une méthode de calcul harmonisée a passé la vitesse supérieure.

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 (© L. Mouquet) Casino - emballage de yaourt au lait entier nature Casino - L'indice carbone de ce produit Troupeau Troupeau de plus près Information environnemtale - Indice carbone vaches de theix Nelly Delfaut, d'Atla

En 2011, le consommateur devra être informé sur l’impact environnemental des produits qu’il achète.Voilà ce qu’a décidé le Grenelle de l’environnement. Sous quelle forme, sur quelles bases, sous quelle responsabilité? Ceci reste à décider, et le travail est colossal et urgent. Sous l’égide du Comop 23 (comité opérationnel du Grenelle), les groupes de travail se multiplient, avec un objectif : arriver à une méthode unique par grandes catégories de produit. «Les transformateurs de l’agroalimentaire se sont aussitôt rapprochés de la FCD et de l’Ademe, explique Nelly Delfaut, d’Atla, avec un objectif clair : établir une méthodologie commune à tous les produits, élaborée avec toutes les parties prenantes.» Pas question de multiplier les méthodes d’évaluation.
Même point de vue du côté de l’Ademe : l’agence, en collaboration avec l’Afnor, a édité dès fin juillet 2008, un référentiel de bonnes pratiques(1) définissant les principes qui doivent s’appliquer à l’affichage environnemental des produits. Les détails n’y figurent pas, seulement les grandes lignes. Ce référentiel garantit que les informations qui seront transmises au consommateur via l’affichage sur le lieu de vente seront comparables d’un magasin à l’autre et d’un produit à l’autre, même si le format définitif de l’affichage est à définir. Reste désormais à le décliner précisément par famille de produit, en choisissant les indicateurs les plus pertinents, et à établir en parallèle, une base de données publique, gérée par l’Ademe et accessible à tous.
Cette information environnementale portera sur plusieurs critères. Pour l’instant, les expériences existantes se limitent à l’indication de l’empreinte carbone : les émissions de gaz à effet de serre participant au réchauffement climatique et exprimées en équivalent CO2.
Deux initiatives prises par les distributeurs ont en effet déjà fait parler d’elles. «C’est probablement grâce à ces deux opérations pilotes des distributeurs que le sujet a pu être abordé lors du Grenelle de l’environnement», estime Christine Cros, chef du département écoconception et consommation durable à l’Ademe. «Elles prouvaient que ce n’était pas impossible.» Mais il reste du chemin à parcourir : «L’objectif du Grenelle est bien que l’information soit disponible pour chaque produit de manière que le consommateur puisse choisir.»

TROIS CRITÈRES À DÉFINIR
Il s’agit donc désormais d’identifier, pour chaque catégorie de produits, les indicateurs les plus adéquats. «Le référentiel de bonnes pratiques évoque ‘un nombre limité de critères’. Mais on ne peut guère imaginer en restituer plus de trois», estime Christine Cros. Et déjà, un indicateur à trois critères pose des difficultés au consommateur, comme le montrent les études qualitatives menées par l’Ademe sur ce point. C’est certain, les émissions de gaz à effet de serre feront partie des indicateurs retenus. «Mais elles ne reflètent pas réellement l’empreinte sur l’environnement de l’activité d’élevage, souligne Jean-Baptiste Dollé, de l’Institut de l’élevage. C’est donc à nous de proposer d’autres éléments à prendre en compte, comme la biodiversité, l’aménagement du territoire, la consommation d’eau, etc.»

EXPÉRIMENTATION SUR 300 PRODUITS
Une convention d’engagement pour cinq ans, signée en janvier 2008 entre le ministère de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement durables et la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD) prévoit que dès 2008, quelque 300 produits devraient être sélectionnés pour être évalués et étiquetés à titre expérimental en 2008 et 2009. La démarche sera progressivement étendue à compter de 2010. Dans le secteur agroalimentaire, l’Ania et la FCD vont lancer une expérimentation sur une trentaine de produits alimentaires types. Sélectionné sur appel d’offres, c’est le consortium Bio Intelligence service/RDC/Intertek qui a été retenu pour mettre au point la méthodologie, élaborer un outil et fournir une base de données (en collaboration avec l’Ademe). «L’objectif est de bâtir une méthode accessible aussi aux petites et moyennes entreprises, souligne Nelly Delfaut. Car les analyses de cycle de vie sont très lourdes et coûteuses, donc pas forcément accessibles à tous.» Parmi les produits rproposés se trouvent cinq produits laitiers. A priori, un produit frais (yaourt), de l’emmental, un camembert pasteurisé, une pâte pressée non cuite et du lait UHT demi-écrémé. «Le cahier des charges a donné lieu à de longues discussions, notamment concernant la confidentialité des données. Les entreprises doivent en effet fournir des données très détaillées…» Qui sera responsable de l’affichage ? La question n’est pas tranchée. «On constate une ambiguïté actuellement entre fabricant et distributeur», estime Christine Cros. Le contrôle devrait être du ressort de la DGCCRF, comme pour toute déclaration sur un produit.
Enfin, l’étiquetage mènerat- il à une écocontribution, ou un système de bonus/malus ? «Il faut que les produits vertueux aient un avantage prix par rapport aux produits qui ne le sont pas», déclarait Chantal Jouanno, présidente de l’Ademe, en mai dernier lors d’une table ronde. Distributeurs et industriels s’en défendent, arguant que l’affichage environnemental peutmodifier les comportements d’achat sans qu’il soit besoin de recourir à la fiscalité.

LAURENCE MOUQUET

(1) Commercialisé par l’Afnor sous référence BP X 30-323

Jean-Baptiste Dollé, Institut de l’élevage. « Nous voulons proposer une méthode basée sur Ruminair, qui serait la méthode unique pour le gaz à effet de serre à l’échelle d’une exploitation. »
Jean-Baptiste Dollé, Institut de l’élevage. « Nous voulons proposer une méthode basée sur Ruminair, qui serait la méthode unique pour le gaz à effet de serre à l’échelle d’une exploitation. » - © DR

Gaz à effet de serre: l’agriculture, une étape qui pèse lourd

Le compte à rebours écologique a commencé. L’agriculture, plus particulièrement l’élevage, doit faire le bilan de son impact sur l’environnement, notamment en matière d’effet de serre. Parallèlement, les chercheurs travaillent à améliorer ses performances.

Si on ne connaît pas encore les indicateurs environnementaux qui caractériseront les produits laitiers, on sait déjà que les émissions de gaz à effet de serre (GES) en feront partie. Et en la matière, l’élevage focalise l’attention. Ainsi les étapes agricoles pèsent-elles 42% de l’indice carbone affiché par Casino pour ses yaourts nature (voir ci-contre). Mais ce chiffre est-il juste ? Estil susceptible d’être modifié par la méthode de calcul ? Par la mise en oeuvre de techniques de production différentes?
«Les bilans des émissions de GES réalisés aux différentes échelles territoriales montrent que la contribution de l’agriculture est significative», reconnaît l’Institut de l’élevage dans une brochure sur le sujet(1). Et la part de l’élevage y est prépondérante. La FAO a mis directement en cause l’élevage dans un rapport publié en 2006 et intitulé « La grande ombre de l’élevage ». « La contribution de l’élevage aux émissions de gaz à effet de serre et au changement climatique est énorme », peut-on y lire en conclusion. «Il contribue pour environ 18% au réchauffement global, avec 9% des émissions totales de dioxyde de carbone, 37% du méthane et 65% du protoxyde d’azote.»
Mais si le rapport FAO a le mérite de présenter une évaluation environnementale globale des systèmes d’élevage au niveau mondial, cette image est partiale et difficilement transposable en Europe, estimait André Pfimlin, de l’Institut de l’élevage, dans un rapport publié début 2008(2). Il faudrait un diagnostic européen plus détaillé distinguant les contributions positives et négatives des différents systèmes d’élevage selon les milieux, les atouts et contraintes pédoclimatiques et les filières animales associées.

DU CARBONE SOUS LES PRAIRIES
En France, selon l’inventaire réalisé par le Citepa(3), le secteur de l’agriculture représente 19% des émissions de gaz à effet de serre. «Ces émissions sont stables ou en légère baisse, alors que celles d’autres secteurs comme les transports augmentent constamment», souligne l’Institut de l’élevage. L’élevage des herbivores représente plus de 60% des émissions agricoles. Une part due essentiellement au méthane issu des fermentations ruminales, et au protoxyde d’azote (N2O) lié aux engrais et effluents.
Mais l’activité d’élevage est aussi capable de stocker du carbone : grâce à la photosynthèse, les 10 millions d’hectares de prairies françaises fixent le CO2 atmosphérique. Même si une bonne partie retourne à l’atmosphère par la respiration des plantes et des animaux ou la décomposition, il reste environ une demi-tonne de carbone (soit 1,83 tonne de CO2) séquestré au niveau du sol. C’est le fameux «puits de carbone» mis en avant par la filière animale française. «Dans les évaluations actuelles, le phénomène de compensation à travers le stockage de carbone sous prairie n’est pas pris en compte, explique Jean-Baptiste Dollé, chef de projet environnement à l’Institut de l’élevage. C’est un point très positif positif pour nos systèmes d’élevage, mais qui est encore mal quantifié. L’Inra y travaille avec nous. A ce stade, ce point n’est pas rejeté par le Giec(4), mais il demande des méthodes d’évaluation fiables.» Car il s’agit certes de défendre le bilan global de l’élevage, mais aussi de se défendre contre les attaques, venues notamment des pays anglosaxons qui remettent en cause le stockage du CO2 par les prairies, et qui mettent en avant leurs systèmes très intensifs. «En intégrant le stockage de carbone au calcul, la compensation réduit les différences entre les deux systèmes.»

DIFFICILES ÉVALUATIONS
Les méthodes d’évaluation : là se situe une grande partie des débats actuellement. «Il n’y a pas une méthode unique d’évaluation environnementale de la production agricole, souligne Jérôme Mousset, spécialiste de l’agriculture à l’Ademe(5). Il faut s’appuyer sur cette panoplie pour couvrir l’ensemble des enjeux environnementaux et la diversité des systèmes de production. On peut distinguer quatre niveaux d’évaluation, qui sont : l’atelier de production, l’exploitation agricole, l’analyse par filière, et l’analyse à l’échelle d’un territoire.»
C’est au niveau de l’exploitation qu’on retrouve des outils comme Planete, ou l’analyse de cycle de vie dite «jusqu’à la porte de la ferme», tandis que l’analyse de cycle de vie (ACV) des produits finis renseigne plutôt sur l’impact environnemental de la filière.
L’Ademe, de plus en plus souvent questionnée sur l’empreinte environnementale des produits agricoles, a fait réaliser une étude bibliographique des ACV existantes. «En ce qui concerne le lait, on constate des écarts importants venant de la diversité des systèmes de production, des régions, des niveaux de production. C’est bon signe : cette variabilité indique qu’il existe une marge de progrès, quel que soit le système.» Mais l’analyse de cycle de vie ne reflète pas toute la complexité des relations entre agriculture et environnement. «Le point fort de la méthode concerne notamment la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre. En revanche, elle ne prend pas tout en compte, comme la biodiversité, les pesticides ou les paysages. Elle compte les émissions de GES, mais pas le stockage. Ce qui n’empêche pas de la concevoir comme un outil de progrès. Toute activité génère de l’effet de serre, il s’agit d’en produire le moins possible.» Mise au point par l’Institut de l’élevage, la méthode Ruminair permet le calcul des émissions de GES en élevage et la détermination du stockage de carbone dans les sols prairiaux. Une méthode que l’Institut de l’élevage souhaite aussi faire adopter pour les ACV dans le cadre de l’étiquetage environnemental des produits: «En accord avec l’interprofession, nous voulons proposer une méthode basée sur Ruminair, qui serait la méthode unique reconnue pour l’évaluation des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle d’une exploitation», indique Jean-Baptiste Dollé. En parallèle, l’Ademe pilote un groupe de travail pour la mise au point d’un nouvel outil de diagnostic énergie et gaz à effet de serre à l’échelle de l’exploitation. Prévu pour l’automne 2009, il n’a pas vocation à produire des chiffres destinés à l’étiquetage, mais à fournir aux éleveurs des pistes d’amélioration de leur empreinte écologique. Cet outil pourrait être utilisé dans le cadre du plan du ministère de l’Agriculture suite au Grenelle de l’environnement promettant un bilan énergétique sur 100 000 exploitations.
«Cet outil, pour lequel nous proposons que soient utilisés des éléments des méthodes de bilans énergétiques existantes et de Ruminair, pourrait donc intégrer le stockage de carbone sous prairie», précise Jean- Baptiste Dollé.

PAS DE RECETTE MIRACLE
Dans l’immédiat, bilans Planète et ACV existantes mettent en évidence les pistes d’actions possibles. Mis au point en 1999, le bilan Planète est une méthode de calcul des flux d’énergie à l’échelle d’une exploitation. Il prend en compte, après conversion en équivalent énergie, tous les intrants et leur transport et tous les produits sortants de l’exploitation. Son intérêt : tenir compte du fait que l’agriculture, grâce à la photosynthèse, est capable de fabriquer de l’énergie (sous forme de molécules carbonées) à partir du soleil. «C’est le seul moyen pour se rendre compte si l’agriculture est productrice nette d’énergie ou si elle en consomme plus qu’elle n’en produit», insiste Bernadette Risoud, de l’Inra-Enesad. «L’analyse de 200 exploitations d’élevage bovin laitier montre que la gestion de l’azote, à travers la fertilisation et l’alimentation du troupeau, est un élément clé de l’efficacité énergétique et des émissions de gaz à effet de serre», indique-t-elle encore.
En revanche, on ne trouve pas de lien entre l’intensification (production de lait par vache, intensification des cultures fourragères) et l’efficacité (consommation d’énergie aux mille litres de lait).
Même bilan pour les analyses de cycle de vie, appliquées à 60 exploitations laitières de Bretagne, dont 46 conventionnelles et 14 en bio, à travers l’outil Eden : «Cette étude confirme que le bio a moins d’impact que le conventionnel, en particulier par hectare de terre occupée, expose Hayo Van der Werf, de l’Inra, auteur de l’étude. Mais la variabilité inter-ferme à l’intérieur de chacun des deux systèmes de production est bien supérieure.» «Il n’y a pas de recette standard, conclut Jérôme Mousset, de l’Ademe. Ceux qui obtiennent de bons résultats maîtrisent l’ensemble des postes, de l’achat d’engrais et d’aliments à l’électricité en salle de traite ou la conduite du tracteur.»

LAURENCE MOUQUET

(1) Les ruminants et le réchauffement climatique, plaquette du département techniques d’élevage et qualité (DTEQ), février 2008.
(2) L’ombre de l’élevage sur la planète. Analyse du rapport FAO et perspectives.
(3) Citepa: centre technique interprofessionnel détudes de la pollution atmosphérique,
http://www.citepa.org
(4) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (IPCC Inter - governmental panel on climate change).
(5) Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.


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