RLF (Revue Laitière Française) 19 mars 2018 à 10h00 | Par R.Lemoine

L’INAO a tranché - Une grande AOP pour le camembert de Normandie

L’Inao a mis un terme le 21 février au contentieux autour du camembert de Normandie. Un différend avec le camembert fabriqué en Normandie, qui date de sa reconnaissance en tant qu’AOC en 1983.

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La France a fabriqué en 2017, 91 000 tonnes de camembert,
dont environ 60 000 tonnes de camembert 
fabriqué en Normandie et 5 700 tonnes de 
camembert de Normandie AOP.
La France a fabriqué en 2017, 91 000 tonnes de camembert, dont environ 60 000 tonnes de camembert fabriqué en Normandie et 5 700 tonnes de camembert de Normandie AOP. - © P.-L. Viel/Cniel/FAM/UE

Bien que surpris, pour certains, les acteurs de la filière camembert en Normandie ont accueilli positivement la solution présentée par l’Inao le 21 février dernier pour mettre fin à « l’affaire camembert », qui oppose depuis plus de trente ans le camembert fabriqué en Normandie au camembert de Normandie AOP. Dans son communiqué, l’Inao parle d’un accord de principe visant à mettre fin au manque de lisibilité pour les consommateurs qu’entraîne la coexistence de ces deux produits. Cette solution exceptionnelle réside dans la création d’une grande AOP camembert de Normandie, qui va ainsi voir le jour avec dans son cahier des charges deux déclinaisons, l’une pour le lait cru, l’autre pour le lait traité thermiquement mais le tout avec du lait 100 % normand.

Pendant les discussions pour sortir de l’impasse, la grande AOP n’était ni priorisée ni poussée par les acteurs des deux catégories. Ces derniers exprimaient toutefois leur farouche attachement à sauvegarder le terme Normandie pour leur fromage. L’image d’Épinal de la Normandie, et de son emblème le camembert, oblige. « Il était important de trancher juridiquement, estime Émilie Fléchard, directrice adjointe de la Fromagerie Gillot (groupe Fléchard).

Nous sommes étonnés de ce choix, mais nous ne pouvons que saluer cette volonté collective d’aller de l’avant. » Gillot collecte tout son lait en Normandie, soit 52 millions de litres dont 38 millions pour l’AOP camembert de Normandie. L’entreprise en produit 6,7 millions d’unités.

 

UN SEUL CAMEMBERT AOP, DEUX DÉCLINAISONS

Ainsi, en 2021, on ne trouvera plus dans les rayons du camembert fabriqué en Normandie. Le terme Normandie sera réservé aux fromages qui respecteront le nouveau cahier des charges du camembert sous AOP. Les fromages au lait cru et moulés à la louche bénéficieront d’une mention distinctive qui pourrait être « véritable ». Le terme exact reste à trouver collectivement. Mais une chose est sûre, il faut qu’il soit valorisant. « Avant 1983, date de l’obtention de l’AOC, la dénomination ‘Véritable camembert de Normandie’ existait », rappelle Bruno Lefèvre, directeur général de Graindorge (groupe Lactalis). Pour le camembert AOP au lait cru, dans ce nouveau cahier des charges, l’obligation de pâturage devrait passer de 6 à 7 mois, et la race Normande de 50 % à 66 %. Il est aussi question d’y introduire l’installation de haies (100 m par hectare d’herbe), un retour vers les bocages normands d’antan, pour le bien-être des vaches mais aussi pour le paysage. Autre mesure qui renforcera le lien au terroir : 2,5 hectares minimum de prairie par hectare de maïs contre 2 hectares auparavant.…

La nouvelle AOP se propose d’ouvrir par ailleurs la porte au traitement thermique, comme c’est le cas pour une grande partie d’AOP fromagères, dont des AOP normandes.

Pour cette déclinaison, comme pour le lait cru, le lait normand est une exigence. Mais pas que. La « normandisation » des troupeaux sera demandée à hauteur de 30 %, le pâturage s’imposera pour 6 mois de l’année et les étapes de fabrication seront revisitées avec attention.

- © R. Lemoine

 

100 % DE LAIT NORMAND

« La volonté de renforcer le cahier des charges se traduira par une montée en gamme pour les deux catégories », prédit Bruno Lefèvre. Pour Emilie Fléchard, l’inconnue reste le marché. « Nous pourrions mieux valoriser les fromages car nous offrirons encore plus de garanties. Mais il convient de rester prudent sur cette valorisation. Qui va payer cette montée en gamme ? L’accueil des consommateurs reste à évaluer. Maintenant que l’aspect juridique est réglé, il nous faudra construire notre communication avec prudence pour rassurer sur notre ancrage en Normandie et expliquer intelligemment le recours au traitement thermique. L’acheteur fera son choix. »

À la fromagerie artisanale de Val de Sienne, dont Bellevaire détient la majorité, Pierre Marty, le fondateur, considère comme un plus cet élargissement de l’AOP qui va permettre de réaffirmer l’enracinement normand du lait. « Nous transformons 1 million de litres de lait collecté auprès de 3 producteurs et produisons 350 000 camemberts de Normandie AOP vendus pour 98 % dans le réseau traditionnel. Et nous comptons rester 100 % au lait cru », assure-t-il. Pierre Marty compte même agrandir son atelier. « Dans notre région de Sud Manche, des producteurs sont déjà en 100 % race Normande. » La zone de la grande AOP est une zone unique avec les cinq départements de la Normandie unifiée.

Au sein de l’ODG, le travail a commencé afin de mettre en musique la suite de l’histoire du camembert de Normandie. Rendez-vous dans les rayons dans 30 à 36 mois.

Patrice Chassard, président du
Comité national des appellations 
laitières, agroalimentaires et forestières
Patrice Chassard, président du Comité national des appellations laitières, agroalimentaires et forestières - © INAO

 

QUESTIONS À

•Pourquoi l’Inao a-t-il penché pour une grande AOP ?

L’Inao a penché pour cette solution car une IGP et une AOP, comme certains professionnels le demandaient, étaient difficiles à défendre à Bruxelles. Par ailleurs, les producteurs et les transformateurs étaient tous attachés à garder le terme Normandie, quel que soit le choix final. De plus, avec une IGP et une AOP de Normandie, on ne réglait pas la confusion. Une grande AOP camembert de Normandie s’est présentée à l’Inao comme étant la bonne démarche : celle qui va non seulement permettre d’éclairer le choix des consommateurs, mais aussi de mieux valoriser une partie importante de la production de lait. Cette décision doit maintenant être validée par la base.

•Quelles sont les échéances ?

De nombreuses procédures sont à mettre en place, comme la révision des statuts de l’ODG, la validation par l’Inao, la mise en place d’une Commission d’enquête pour modifier la zone de collecte et de fabrication, la notification au ministère de l’Agriculture puis à Bruxelles… Nous devrions être prêts en 2021. D’ici là, nous continuerons à trouver dans les rayons les deux catégories de produits.

•Qu’est-ce qui a été moteur pour aboutir à cette solution en trois mois, alors que le conflit durait depuis trente ans ?

Il fallait débloquer la situation, sinon nous nous acheminions tout droit vers un contentieux juridique. Quand j’ai pris la présidence du Comité à l’Inao en novembre dernier, ce dossier m’a été présenté comme étant une priorité. Cet accord, même s’il ouvre la porte au traitement thermique, permettra d’augmenter le nombre de vaches normandes et de redonner une plus grande dynamique à la production laitière en Normandie. Cette localisation du lait, avec l’accès au pâturage, est capitale. Par ailleurs, nous avons constaté une grande volonté dans la profession pour relancer les fabrications au lait cru.

 

CHIFFRES CLÉS

Camembert de Normandie AOP
5 700 tonnes
485 producteurs de lait
55 millions de litres de lait
Export : 4 %
Les entreprises : Moulin de Carel, Fromagerie Lanquetot, Société fromagère de Jort, Graindorge domaine de Saint loup, Réaux, Isigny Ste Mère, Gillot
Les artisans : Fromagerie de Val-de-Sienne, camembert de Stéphanie
Les fermiers : Francine et Patrick Mercier à la ferme de la Novère, et Nicolas Durand à la ferme de la Héronnière

 

Camembert fabriqué en Normandie
60 000 tonnes
530 millions de litres de lait transformés
Export : 30 %

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